Le plan du gouvernement canadien visant à restaurer la résidence du Premier ministre à Ottawa met en évidence le manque chronique de reconnaissance du design canadien et son potentiel comme source de fierté nationale, écrit Thom Fougere.
Les Canadiens ont tendance à chercher une validation culturelle à l’extérieur avant de reconnaître l’excellence chez eux. Nos acteurs ne sont applaudis qu’après leur réussite à Hollywood. Nos musiciens requièrent souvent une reconnaissance internationale avant que nous les célébrions comme des icônes. Il en va souvent de même pour notre architecture et notre design.
Et pour beaucoup d’entre nous, à l’extérieur du Canada, le concours récemment annoncé pour repenser le 24 Sussex Drive (illustré), le bâtiment où les premiers ministres canadiens ont résidé depuis les années 1950, mérite une explication.
Le design est rarement reconnu comme une force culturelle ou économique au Canada
Lorsque le New York Times a récemment qualifié le bâtiment de « Maison-Blanche du Canada », cela révélait quelque chose de plus grand que l’état de négligence dans lequel se trouve la résidence officielle. Contrairement à la Maison-Blanche aux États-Unis ou à 10 Downing Street au Royaume-Uni, 24 Sussex n’a jamais été devenu une abréviation pour le pays qu’il représente.
Alors que les studios s’affrontent pour restaurer le bâtiment, je constate à quel point peu d’attention est accordée au design en tant que discipline et au rôle qu’il joue dans la formation du tissu culturel du Canada. La structure du concours est ouverte aux équipes canadiennes de conception-construction, mais aucune exigence similaire n’impose que le mobilier, l’éclairage ou les matériaux mettent en valeur le design et la fabrication canadiens.
En tant que designer, je me surprends souvent à réfléchir à ces questions d’identité canadienne chaque fois que le Canada se lance dans des projets nationaux d’envergure, qui reflètent notre image de nous-mêmes et ce que nous choisissons de valoriser. Le Canada est tout simplement trop vaste, trop dispersé géographiquement et trop divers sur le plan culturel pour produire une esthétique facilement identifiable. Cette diversité, à mon avis, est l’un de nos plus grands atouts, mais elle a aussi rendu difficile l’élaboration d’une identité de design unifiée ou la défense de la profession avec une seule voix.
En ce moment, le Canada connaît une période remarquable en matière de design. Notre mobilier, nos intérieurs et notre design industriel deviennent des exportations culturelles de plus en plus influentes – Bocci, A-N-D Light, Lambert&Fils, Studio Paolo Ferrari, Yabu Pushelburg, pour n’en nommer que quelques-uns. Plus que jamais, les designers canadiens attirent l’attention internationale. Une génération d’architectes talentueux, de designers d’intérieur, d’artisans ébénistes et d’artisans produit des œuvres d’un bout à l’autre du pays qui se mesurent sans crainte au meilleur du monde.
Cependant, au Canada même, le design reçoit encore une reconnaissance étonnamment faible.
Contrairement à de nombreux pays européens qui investissent activement dans le design en tant qu’actif culturel et moteur économique, le Canada offre peu de reconnaissance institutionnelle pour cette profession. Les designers peinent souvent à trouver des financements publics car le « design » se situe fréquemment entre les catégories – entre art, artisanat et architecture. Bien qu’il façonne presque chaque objet et environnement que nous rencontrons au quotidien, le design est rarement reconnu comme une force culturelle ou économique au Canada.
Le Canada n’a pas manque de talents. Ce qui nous manque est la confiance en notre propre voix créative
Pendant ce temps, des nations du monde entier ont démontré ce que l’investissement et le soutien aux industries créatives peuvent accomplir. La Corée du Sud a transformé la musique, le cinéma et la gastronomie en exportations culturelles reconnues mondialement grâce à des financements et des programmes de soutien dirigés par le gouvernement, apportant sa culture au reste du monde. Les pays scandinaves ont construit des réputations internationales en design et en architecture grâce à une reconnaissance collective, à leur célébration et à un soutien institutionnel.
Ces industries culturelles ne sont pas apparues par hasard. Elles ont été portées sur de longues périodes et comprises comme expressions de l’identité nationale et de la force économique au sein de chacun de leurs pays distincts. La reconnaissance de Montréal comme Ville UNESCO du Design est le meilleur exemple de soutien institutionnel au design au Canada. L’adoption à l’échelle nationale d’une approche similaire pour des projets culturels importants pourrait créer des opportunités pour mettre en valeur et soutenir le design, la fabrication et l’artisanat canadiens.
Le Canada ne manque pas de talents. Ce qui nous manque est confiance en notre propre voix créative. Et c’est pourquoi le concours de design du 24 Sussex compte.
Le concours représente bien plus que la simple restauration d’une structure vieillissante. Il offre une occasion précieuse de mettre en valeur le design canadien à tous les niveaux avec un projet d’importance nationale. Il existe ici une rare opportunité de concevoir et de construire pour l’excellence, et non de se contenter des exigences minimales – comme c’est l’approche pour la plupart des bâtiments institutionnels.
Bien que la structure actuelle du concours privilégie la construction et la livraison, la communauté du design devrait être considérée comme une contributrice tout aussi importante à son succès. J’espère que le concours pourra être modifié pour mettre davantage l’accent sur le rôle et l’implication des designers canadiens.
Nous pouvons imaginer une résidence dont les intérieurs seraient conçus par des designers d’intérieur canadiens, meublée avec des pièces conçues et fabriquées au Canada, éclairée par des concepteurs d’éclairage canadiens, équipée de vaisselle produite par des céramistes et verriers canadiens, et restaurée par des artisans canadiens lorsque le mobilier existant peut être préservé.
Une telle approche créerait bien plus qu’une simple résidence officielle. Elle pourrait devenir une exposition vivante de la créativité et de la compétence canadiennes. Elle pourrait être valorisée comme étant canadienne et pour son ambition par les générations futures.
Un bon design demande souvent un investissement plus important dès le départ, mais contrairement à des produits à bas coût (souvent importés) conçus pour être remplacés, les objets et espaces bien conçus durent. Ils peuvent s’améliorer avec l’âge et devenir une partie de notre identité culturelle collective. Concevoir pour la longévité n’est pas une extravagance. C’est une responsabilité qui peut influencer à la fois la résidence et la culture dans son ensemble.
Nous ne pouvons pas continuer à traiter le design comme un simple à côté, ou comme une compétence qui vient de l’étranger
Le Canada n’a jamais manqué de matériaux remarquables et exotiques. Ce que nous avons souvent du mal à faire est de transformer ces matériaux en produits qui portent des idées canadiennes. Nous exportons une abondance de matières premières, mais la valeur culturelle et économique créée est souvent capturée ailleurs.
Alors que notre pays imagine de nouveaux bâtiments publics, nous ne pouvons pas continuer à traiter le design comme une réflexion secondaire, ou comme une expertise qui vient de l’étranger. Il faut le reconnaître comme un investissement dans notre économie, notre culture et notre identité nationale.
Les projets publics devraient être livrés efficacement, mais pour l’un des bâtiments les plus symboliquement importants du Canada, l’efficacité à elle seule ne suffit pas. Le design semble traité comme une composante de la livraison du projet, plutôt que comme un objectif déclaré du concours. Les projets d’importance nationale devraient être des occasions de mettre en valeur et de soutenir les talents canadiens, reflétant comment nous nous voyons et ce que nous choisissons de valoriser.
Le concours de restauration du 24 Sussex nous offre quelque chose de plus précieux que la simple rénovation d’une résidence. Il nous offre la possibilité de commencer à croire que le design canadien mérite d’être célébré sans que le reste du monde nous donne sa permission.
Thom Fougere est un designer basé à Montréal, intervenant dans le design de produits, le mobilier, l’architecture et les intérieurs. Il a auparavant été directeur créatif de la maison de design canadienne EQ3, est administrateur du Canadian Creators Collective (CCC) et a donné des conférences à Harvard, à l’Université de Toronto et à l’Université du Manitoba.
La photo est d’Alasdair McLellan.
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Le billet « Au Canada, le design reçoit encore une reconnaissance étonnamment faible » est paru en premier sur Dezeen.