La mémoire est puissante – un lieu et une époque révolus peuvent resurgir de façon inattendue, suscitant quelque chose d’immédiat peu importe où l’on se trouve. Rafraîchissant et lumineux, Casa EME commence exactement par ce type de reconnaissance : une familiarité fugitive liée à une autre vie, à un autre moment. Pour Manuel — passionné de design et de cuisine — l’appartement évoquait l’esprit Madrid de los Austrias, son histoire en strates gravée dans le tissu environnant. Installé dans un immeuble d’angle surplombant la Plaza Mayor et son ensemble de monuments, le logement s’ouvre vers l’extérieur presque sur un mode théâtral, ses cinq grandes fenêtres cadrant la ville tel un décor vivant. Un retour silencieux à l’humanisme, le projet montre comment une délimitation soignée, plutôt que l’excès, peut créer davantage avec moins.
À première vue, l’espace se lit comme une série de champs chromatiques : des éclats de rouge, de bleu et de jaune qui insufflent à l’appartement clarté et personnalité. Des portes écarlates s’ouvrent dans un mouvement papillon, étendant l’intérieur vers la rue et renforçant la connexion de la maison à l’identité historique de Madrid. Ici, gon architects transmettent une sensibilité nettement Bauhaus-adjacente, peignant à large trait et utilisant la couleur comme dispositif spatial. Les pièces ne sont pas autant encloses qu’elles ne sont définies, leurs frontières articulées par la teinte, la texture et le rythme plutôt que par des murs seuls.

Les espaces, après tout, doivent travailler avec nous en soutenant le tempo de la vie quotidienne. Que l’on veuille cuisiner, recevoir, se reposer, ou simplement dériver, le foyer doit accompagner ces bascules de manière intuitive. Casa EME adopte cette philosophie en réorganisant le plan initial, autrefois fragmenté et illogique, en quelque chose de bien plus fluide et lisible. L’intervention résiste à la démolition au profit d’un recalibrage : un glissement des programmes sur l’emprise existante jusqu’à ce qu’un nouvel ordre domestique émerge. D’audacieusement angulaire mais volontairement sans prétention, l’appartement permet à chaque élément de fonctionner discrètement, sans qu’un geste n’impose son attention à un autre.


Au centre, la cuisine occupe désormais sa place légitime comme cœur social de la maison. C’est un espace autant destiné au rassemblement qu’à la cuisine, où les plats de Manuel deviennent partie intégrante de l’architecture elle-même. Et il est encadré par des rangements doux et intégrés, ancrés par le parquet en bois conservé, qui se prolonge à travers l’appartement tel une mémoire matérielle. Cette décision — de conserver le parquet en bois IPE dans son intégralité — ancre le projet dans le temps, laissant les traces d’usure et de vieillesse visibles, imparfaites et vivantes.

Des moments de contraste affûtent l’expérience. Un couloir jaune vif comprime la séquence d’entrée, transformant une délimitation autrefois étroite et non résolue en une charnière délibérée entre espace public et privé. À proximité, un volume vêtu de bleu — sa surface texturée améliorant subtilement l’acoustique — ancre le salon tout en agissant comme objet et séparateur. Ces gestes opèrent presque comme des binaires spatiaux : compressé et ouvert, chaud et frais, saturé et neutre.

Il existe une grande clarté dans les transitions lorsque les changements de couleur et de matière signalent le passage dans la maison. Pourtant, l’effet n’est en rien rigide. Des sols en bois sombre adoucissent la palette, ancrant les interventions plus saturées dans un sentiment de continuité et de chaleur. Le résultat est un équilibre prudent entre précision et facilité, où le design paraît réfléchi sans jamais être sur-analogique.


Certaines des plus belles détails sont les plus silencieux. Le carrelage de la salle de bains se prolonge dans les espaces adjacents, franchissant délibérément ses limites attendues comme une trace visible de ce qui était autrefois. Plutôt que de dissimuler le passé de l’appartement, les architectes le laissent lisible – une légère rupture dans le plancher autrement continu qui marque le temps autant que l’espace. Dans la chambre, cette empreinte en céramique réapparaît aux côtés de surfaces aux tons verdâtres qui évoquent presque un paysage extérieur, adoucissant la transition entre repos et rituel.

Le rangement, lui aussi, se dissout dans l’architecture. De longues parois blanches et continues dissimulent les placards et même l’accès à la salle de bains, préservant une impression de calme visuel tout en répondant aux pratiques du quotidien. Ailleurs, les meubles flottent librement dans le plan — une table, un canapé, des étagères — formant une constellation plutôt qu’une hiérarchie fixe.

L’entrée, comme le reste de Casa EME, échappe à toute définition conventionnelle des frontières. Des géométries inclinées et des plans qui se déplacent guident le mouvement plutôt que de le dicter, permettant à l’appartement de se déployer comme une suite d’expériences plutôt que comme une série de pièces. Les transitions se produisent sans portes, médiatisées au contraire par des variations de couleur, de texture et de lumière — une chorégraphie de seuils qui sollicite la vue, le toucher et la perception.

Avec une touche de malice et une utilisation assurée de la couleur, chaque élément se détache nettement en tant qu’entité à part entière tout en contribuant à une harmonie plus vaste.
Pour en savoir plus sur Casa EME et d’autres projets du studio, rendez-vous sur gonarchitects.com.
Photographies courtoisie de gon architects.