Cateto Club : Une Architecture de l’Après-Lueur

juin 15, 2026

Les souvenirs sont souvent rejetés comme des curiosités, voire comme du bazar lorsqu’ils commencent à s’accumuler : des cartes postales, des aimants, des boules à neige, de petits artefacts éphémères qui résument un lieu en quelque chose de portable. Mais à leur meilleur, les souvenirs accomplissent quelque chose de plus profond. Ils préservent le sentiment d’une destination après que les instants se soient dissipés. Ils retiennent l’atmosphère, l’exagération, la fantaisie et le désir dans un seul objet condensé. Cateto Club, un espace d’hospitalité expérimental sur la Costa del Sol en Espagne, porte cette logique jusqu’à l’architecture elle-même. Ce n’est pas une réplique, ni une renaissance purement nostalgique. C’est un memento spatial construit à partir de la mémoire, du plaisir, et de l’imagination vernaculaire d’une côte qui a autrefois compris le loisir comme un langage architectural.

The project draws from an especially charged chapter of Spanish design history. In the 1960s, the Costa del Sol became a stage for tourism, escapism, and carefully manufactured freedom. Clubs, hotels, and roadside landmarks along the N-340 were designed to be seen, photographed, remembered, and mythologized. Their facades flirted with spectacle while their interiors offered refuge from a more restrictive social reality. Each establishment created small spaces of sensuality, color, music, and release. Cateto Club looks back to that world without flattening it into pastiche. And in doing so, designer Alejandro Cateto affords souvenir architecture equal cultural dignity as its peers.

Le projet s’inspire d’un chapitre particulièrement chargé de l’histoire du design espagnol. Dans les années 1960, la Costa del Sol est devenue une scène pour le tourisme, l’évasion et une liberté soigneusement fabriquée. Des clubs, des hôtels et des repères routiers le long de la N-340 étaient conçus pour être vus, photographiés, évoqués et mythifiés. Leurs façades flirtaient avec le spectaculaire tandis que leurs intérieurs offraient un refuge par rapport à une réalité sociale plus restrictive. Chaque établissement créait de petits espaces de sensualité, de couleur, de musique et d’épanouissement. Cateto Club regarde ce monde en arrière sans l’aplatir en pastiche. Et ce faisant, le designer Alejandro Cateto accorde à l’architecture souvenir une dignité culturelle égale à celle de ses pairs.

Cateto Club reconnaît ouvertement l’influence de Mario Bellini, Verner Panton, le pop futurisme et le design italien radical, mais il place ces références aux côtés de l’architecture locale du loisir : le club de plongée Aqua-Tec à Fuengirola, les Trois Tours brutalistes de Torremolinos, la Ciudad Sindical de Vacaciones Tiempo Libre à Marbella, et le langage rugueux et à la chaux des lieux comme le Marbella Club et l’Hotel Miami. Ici, le design haut de gamme et l’architecture vernaculaire se placent dans un dialogue de design robuste.

Cet acte d’équivalence donne à ce projet sa force. L’histoire de l’architecture réserve souvent la gravité aux auteurs célèbres, aux objets de collection et aux mouvements soignés, tandis que l’architecture du tourisme, de la vie nocturne et du plaisir local est reléguée au rang de kitsch ou d’arrière-plan. Cateto Club rejette cette distinction, affirmant que les bâtiments dont les gens se souviennent le plus vivacement ne sont pas toujours approuvés académiquement. Ils peuvent être marqués par une étrange entrée le long de la route aperçue depuis la vitre d’une voiture, par la porte particulière d’un club, par le mur texturé d’une cour, ou par le seuil néon éclairé entre le quotidien et l’abandon temporaire. Ces espaces façonnent la mémoire collective précisément parce qu’ils sont excessifs, spécifiques et émotionnellement lisibles.

Le geste organisateur du projet est le cylindre, exploré avec une concentration quasi obsessionnelle. Il apparaît comme vide dans les alcôves de sièges, comme masse dans le bar et les tabourets, comme seuil dans les portes et ouvertures, comme motif sur le sol en céramique, et comme lumière sculpturale dans la Sentry Sculpture Light conçue par Ewan Lamm pour Ultramar Studio. La forme paraît à la fois primitive et futuriste, douce et monumentale, domestique et théâtrale. Elle permet aussi au projet d’éviter une thématisation superficielle. Plutôt que d’appliquer des références rétro comme simple décoration, Cateto Club transforme la géométrie en langage spatial, capable de circuler entre mobilier, architecture, ornement et ambiance.

La porte d’entrée circulaire est l’expression la plus claire de ce langage. D’un diamètre de trois mètres, elle est impossible à ignorer, résolument théâtrale et presque cinématographique dans sa force frontale. Sa monumentalité n’est ni lourde ni institutionnelle. Elle est ludique, presque flirteuse. Elle fait écho aux anciennes façades de boîtes de nuit de Montemar et de Torremolinos, où l’architecture fonctionnait comme un théâtre en bord de route, séduisant les conducteurs qui passaient avec des formes exagérées. Dans le paysage actuel de l’accueil, où tant d’intérieurs sont optimisés pour une reconnaissance algorithmique et finissent par se ressembler visuellement, ce genre d’audace paraît d’un radical renouvelé.

Élise Laurent

Je suis journaliste spécialisée dans la décoration et le design intérieur, avec un intérêt particulier pour les tendances qui transforment nos espaces de vie. À travers mes articles, j’explore les projets d’architecture intérieure, les créateurs et les idées qui façonnent l’habitat contemporain. Sur Intérieurs.fr, je m’attache à décrypter les évolutions du design et à partager des inspirations venues de France et d’ailleurs.